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La maïeutique, une méthodologie de transfert des connaissances qui remonte à l'Antiquité

· Michel Héon

Socrate — maïeutique et transfert des connaissances

La maïeutique est une méthode philosophique de dialogue développée par Socrate dans la Grèce antique. Son principe central : toute connaissance est déjà présente en chaque personne, et l’art du dialogue consiste à aider l’interlocuteur à l’« accoucher » lui-même. Appliquée au transfert des connaissances organisationnelles, cette méthode vieille de 2 400 ans reste d’une redoutable efficacité.


Maïeutique selon Socrate

Extrait de la discussion entre Socrate et Théétète :

« … quant à mon art d’accoucher à moi, il a par ailleurs, toutes les mêmes propriétés que celui des sages-femmes… c’est sur l’enfantement de leurs âmes, et non de leurs corps, que porte son examen… c’est d’être capable de faire sur la pensée…, l’épreuve de ce qu’elle enfante, et de voir… quelque chose de viable et de vrai. »

Théétète : la maïeutique, Platon — Œuvres Complètes II, traduction Léon Robin, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, 1950, p. 93

Un peu plus loin, sur le déroulement même du processus de la maïeutique :

« … Chez moi, il n’y a point d’enfantement de savoir…, ceux qui me fréquentent donnent, pour commencer, l’impression d’être ignorants… mais chez tous, avec les progrès de cette fréquentation, c’est merveille tout ce qu’ils gagnent… c’est de leur propre fond qu’ils ont fait nombre de belles découvertes, par eux-mêmes enfantées. »

Socrate se définit comme étant l’accoucheur de la connaissance détenue par l’interlocuteur, le connaissant. En ce sens, on peut considérer que la maïeutique est une méthode — voire un art — de l’accouchement de la connaissance détenue par un connaissant.


Maïeutique en transfert des connaissances

Dans nos sociétés, nombre de protocoles, techniques, plans de développement et projets sont mis en place pour récolter et gérer la connaissance. Tous les acteurs de ces projets s’entendent pour dire que les réussites mitigées — voire les échecs — sont le fait du facteur humain, et ceci malgré le sérieux et la qualité théorique de ce qui est mis en place techniquement parlant.

Toucher à ce savoir est une activité qui touche à l’intimité de celui qui le possède. C’est cette caractéristique de la problématique qui est au mieux sous-estimée, au pire totalement ignorée — et c’est là que la maïeutique apporte une voie.

Pour accéder à ce savoir et y « toucher », il faut comprendre que cela ne peut se faire sans avoir au préalable créé une intimité réelle avec le porteur de savoir ; une intimité faite de respect, d’intérêt réel et de désir de découverte de l’autre qui ne peut souffrir le manque d’authenticité.

Par la maïeutique, la personne qui collecte le savoir peut garder cette attitude de non-jugement, de détachement mais en même temps de complet respect envers celui qui en est le porteur de savoir. Tout comme dans un accouchement, il doit tenir compte de l’état de la parturiente et créer rapidement un climat de confiance et de sécurité qui sera propice au laisser-aller de la personne qui accouche, et permettre le « passage ».

Cette notion de passage est primordiale. À l’issue de l’accouchement, de ce passage, plus personne n’est pareil — il faut tenir compte de ce paramètre. Celui qui livre son savoir doit se sentir respecté, valorisé. Moindrement qu’il ressent un danger pour lui-même, il n’acceptera pas de s’engager dans cet exercice.

Au contraire, il doit sentir que cette activité s’inscrit dans un grand courant humain noble et valorisant — comme les bâtisseurs de cathédrales qui transmettaient leur savoir dans des règles et une fierté particulière. Dans cet esprit, le maïeuticien représente le maillon nécessaire pour cette noble entreprise fondamentalement humaine : celui qui maîtrise le savoir-faire de l’élicitation mais ne possède pas les savoirs, et surtout qui doit agir en s’appuyant sur son propre savoir-être, lui permettant de faire accoucher le porteur de savoir de ses savoir-faire en respectant aussi son être.


Rédaction en collaboration avec Dre Élisabeth Camus MV, DO

Voir également : De la maïeutique appliquée à la construction d’une mémoire d’entreprise — Ontologie (SlideShare)


Mise à jour 2026 — La maïeutique à l’ère des LLM et de l’IA générative

Dix ans après, la question du transfert des connaissances tacites est plus d’actualité que jamais — et paradoxalement, l’irruption des LLM la rend encore plus urgente.

Le savoir tacite reste le défi principal. Les grands modèles de langage (GPT-4, Claude, Gemini) sont formidables pour capturer et restituer le savoir explicite : documentation, procédures, bases de connaissances formalisées. Mais le savoir tacite — ce que l’expert sait faire sans pouvoir l’articuler spontanément — leur échappe fondamentalement. C’est précisément là que la maïeutique reste irremplaçable : elle est le processus d’extraction qui précède toute formalisation.

L’élicitation de connaissances comme étape critique du knowledge engineering. En ingénierie ontologique, la phase d’élicitation (interviewer l’expert domaine pour construire une ontologie) est connue comme l’étape la plus délicate et la plus chronophage. Les techniques de maïeutique — questions ouvertes, reformulation, silence bienveillant, non-jugement — sont directement applicables aux entretiens d’élicitation pour la construction de graphes de connaissances.

Vers une maïeutique augmentée. Des outils comme les entretiens guidés par LLM peuvent faciliter le processus maïeutique en proposant des questions de relance, en détectant des incohérences ou des lacunes dans le discours de l’expert. Mais l’outil ne peut pas créer la relation de confiance — le climat d’intimité décrit par Platon. La technologie assiste, le maïeuticien humain reste le pivot.

Dans les organisations de 2026. La vague de retraites des baby-boomers, la montée du télétravail et la fragmentation des équipes rendent le transfert des connaissances encore plus complexe qu’en 2016. Les organisations qui ont investi dans des pratiques d’élicitation structurées (combinant maïeutique, ontologies et graphes de connaissances) disposent d’un avantage compétitif durable : leur capital intellectuel est explicite, navigable et transmissible.


Michel Héon, Ph.D. Docteur en informatique cognitive Président fondateur de Cotechnoe

Article originalement publié le 20 mai 2016 sur le blog Web sémantique de Cotechnoe.